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Hommage à Morellet. Conférence d'Erik Orsenna

Reportage

11/05/2026 - Lu 41 fois

Il était une fois un Sous-Préfet, pardon  Monsieur le Sous-Préfet, un autre Sous-Préfet.
Ce Sous-Préfet se prénommait Charles et ce Charles  aimait bien sûr l'État, puisqu'il le servait, mais pas seulement.
Il se passionnait pour les  jeux de mots.
Il préparait un ouvrage qui fera date sur la contrepèterie.
Et puis, il s'entourait  d'artistes de toutes sortes et de chanteurs.
Il se trouve que, à la suite d'un mariage, il est obligé  d'abandonner la sous-préfecture et devient patron d'une usine, une usine de jouets, de voitures  d'enfant et de voitures automobiles, pour les enfants en miniature.
Ce regret  a toujours été chez lui, au fond d'aller dans l'invention des mots et dans ce milieu  artistique.
Ce Sous-Préfet, ex Sous-Préfet, avait un ami.
Son ami c'était mon grand-père.
Mon  grand-père qui était pas un foudre de travail et qui avait des vagues occupations commerciales, qui  évidemment au moment de la crise de 29 deviennent désastreuses.
Donc le Sous-Préfet, l'ex Sous-Préfet et sa femme, des gens infiniment généreux, prennent en charge un petit Claude.  Ce petit Claude est mon père.
Et donc mon père Claude a été élevé, en partie, avec François.  Est né, évidemment, un attachement incroyable.
Les années passent.
Quasiment en même temps,  François et mon père se marient.
Pas ensemble.
Et donc François trouve une Danielle merveilleuse.  Mon père trouve ma mère aussi merveilleuse.
L'une étant aussi brune que l'autre était blonde.
Et ils  sont amis.
Et moi, je nais peu après.
Je nais en étant une sorte de frère des trois enfants  Morellet, comme mon frère à moi et puis après ma petite sœur.
Famille, on se voit tout le temps,  on ne se quitte pas.
On ne se quitte pas à Cholet, on ne se quitte pas à Clisson.
Il y a un petit problème  assez vite, c'est que la vie chez les Morellet est beaucoup plus intéressante et joyeuse que la  vie chez moi.
Parce qu'il y a la fantaisie de François, il y a le piano de Danielle, il y a les  voyages chez eux, il y a le Brésil avec mon oncle, il y a la plongée sous-marine...
C'est beaucoup,  beaucoup plus, beaucoup plus amusant.
Et puis un personnage que j'adore chez les Morellet qui est  un perroquet.
Et pardon pour vos oreilles chastes, mais le perroquet a un drôle de langage.
Car à  chaque fois qu'on entre à Cholet, le perroquet dit : "Rrrroouuu rrroouuu...
puta merda ! Puta merda ! Rrrroouuu rrroouuu..." Je me suis dit : "Voilà la famille  dans laquelle je veux vivre." Donc un jour où mes parents n'étaient pas là, je  m'approche de Danielle et je lui dis "Bon écoute, tu vois bien ma famille, ils sont adorables,  sympathiques, mais je m'y ennuie affreusement.
Donc j'ai pris ma décision, je veux que  vous m'adoptiez." Alors Danielle, gentille, me dit "C'est pas comme ça que ça se passe." Et  donc finalement, je serai pas adopté.
Alors, je saisis cette occasion, puisque François  n'entend pas forcément, qu'au fond j'étais amoureux fou de Danielle et que je le suis encore.
Parce qu'on me croit infidèle, c'est complètement faux.
J'ai cette fidélité,  en tout cas vis-à-vis de Danielle.
Donc au monde entier, je proclame ce soir : "Danielle, je  t'aime !" Parce que vous avez compris que mon vrai maître à penser c'est Johnny Hallyday, je peux vous le faire comme Johnny Hallyday : "Danielle je t'aime." Donc voilà comment ça se passait, parce  qu'il faut savoir ce que c'était que la vie chez les Morellet.
Parce qu' il y avait la vie  à Cholet, il y avait la vie à Clisson, et c'étaient sans arrêt à la fois des drôleries, des petites  pièces qu'on jouait.
Il y avait de la musique, il y avait les Frères Jacques, il y avait tout  ce monde-là.
J'ai dit "Han...! La vie doit être comme ça.
La vie pourrait être comme ça.
Pourquoi la vie  pourrait être comme ça ?" Et puis il y avait un autre élément qui me bouleversait, c'est que ce  François, il avait été plus ou moins, enfin plus que moins, obligé de reprendre la responsabilité  de l'usine, mais il avait une autre vie à côté.
Et moi, petit garçon, je me disais "Ah bon ?
On  peut avoir deux vies ?
C'est-à-dire on peut peindre, parce que on savait tous qu'il peignait.
On peut  peindre et en même temps être autre chose ?
Alors, je me suis dit "Tiens ! Une double vie est possible."  Et donc ça a été mon premier modèle, un modèle incroyable parce qu'assez vite il a été connu, et  Eric vient d'en parler, et donc il y avait des rencontres avec les autres peintres, c'est-à-dire  que les Molnar, c'est-à-dire Yvaral, c'est-à-dire Le Parc, tout cela, c'était devenu  quasiment des oncles pour moi.
Et il y avait une réunion annuelle dans une brasserie qui s'appelle toujours La Coupole à Paris où ils étaient tous là.
Et puis dans  un coin, il y avait d'autres peintres comme ça comme des peintres assez peu connus, voyez, genre Giacometti, et puis des écrivains qui étaient débutants comme Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir  et moi petit garçon je dis "C'est possible ça ?
On peut vivre ça, on peut vivre comme ça et en  même temps s'occuper de voitures d'enfant ?" Bref, ma dette envers les Morellet est absolument  immense.
Alors après, il y a eu un deuxième temps où on a discuté avec lui.
Vous avez vu ce qu'Éric  vous a raconté ?
C'est tout à fait passionnant parce que c'est une vraie  vision morale de l'art, de l'artiste, de la position de l'artiste, du spectateur, etc.  Et au même moment en littérature, il y avait un peu la même chose qu'on a appelée le Nouveau  roman.
Le Nouveau roman, c'était quoi ?
C'était brutalement des gens qui disaient "Non, non, il  faut savoir d'où tu parles", et que "un roman, c'est bourgeois." Et donc maintenant, on n'a plus  besoin de roman, on n'a plus besoin d'histoire, on n'a plus besoin de personnages, on n'a besoin  que des textes.
Bon, alors moi j'étais mal barré parce que j'écrivais depuis l'âge de 8 ans.  Évidemment, ce que j'aimais c'était la littérature latino-américaine, puisque vous vous en rendez  pas tout à fait compte en dépit de mon physique élancé sensuel, mais je suis d'origine cubaine.  Et donc évidemment le "Il était une fois" pour moi c'était la parole d'Évangile et même et même de  la Bible.
Donc on a discuté et moi je commençais à publier là mes premiers romans et on discutait  avec François et il y a des petites discussions sur France Culture où je disais "Mais tu es un  moraliste insupportable ! Qu'est-ce que c'est que l'abstraction ?
Ça veut dire quoi l'abstraction ?  C'est de la décoration ton truc ?
Ah bon ?
C'est de la décoration." Alors vous imaginez, il était  pas content mais c'était marrant parce que quand il était pas content, il en rajoutait encore dans  la drôlerie.
Évidemment, j'éclatais de rire et nos débats théoriques s'arrêtaient là.
Mais voyez,  il y a eu un moment très intéressant pour moi, c'est-à-dire : est-ce qu'il peut y avoir une idée  de l'art, une idéologie de l'art ou seulement une pratique ?
À trop réfléchir sur  l'art, est-ce qu'on n'épuise pas sa liberté ?
Donc c'est une question qui me passionne toujours  aujourd'hui.
Alors quand je voyais son travail, il y avait pour moi un écart entre ma passion pour,  au fond, les mathématiques que j'ai toujours bien aimés et la passion pour la grammaire.
Et je  pensais qu'il existait, comme en mathématiques, une sorte de grammaire générale.
Il y a quelqu'un  qui s'appelle Roger Caillois qui défendait ce point de vue.
Donc il y avait ce côté-là et puis de  l'autre côté c'est la liberté.
Et alors, c'étaient des discussions que nous avons eues très longtemps  et notamment, je me souviens d'un moment donné où il avait une série que j'adore qui s'appelle  "Geometree", t-r-deux-e, l'anglais, c'est-à-dire la géo et l'arbre et où il mettait des branches d'arbres qui  se combinaient avec des traits.
J'me disais "Tiens ! Incroyable !" Et alors je me souviens d'un jour,  et il a éclaté de rire parce qu'il m'a dit "Là, touché !" Parce que je disais "Attention, si tu mets des  branches d'arbres maintenant dans ton travail, tu vires à l'anecdote, François." Alors là il disait "Qu'est-ce que  c'est que cette histoire ?" Donc voyez c'était un débat qui moi m'intéressait énormément pour lui, l'artiste déjà reconnu, et moi l'écrivain en train de percer.
Mais alors ce qui était  très intéressant, c'est comment il pervertit.
C'est-à-dire c'est un géomètre mais c'est juste  à côté, vous avez vu, pour ces formidables vitraux.
Donc il y a une ligne et hop, la ligne s'en va.  Donc c'est cette question là.
Et ça revient à une question qui me passionne aujourd'hui, c'est vous  dire à quel point au plus profond de moi je le dois à François, c'est la question de l'improvisation.  Il se trouve que je viens de publier un livre sur Bach, je travaille beaucoup sur Bach, et je  vois la capacité d'improvisation de Bach qui sera suivi évidemment par des tas de jazzmen comme  Keith Jarrett etc.
Donc il y avait une structure, et à partir de structure hop, on va à la  liberté.
Donc c'est le dialogue entre la grammaire et la liberté, entre l'accord et l'improvisation.  Et donc ces questions là, et alors il faut savoir que Danielle n'était pas du tout absente  de ces questions, parce que Danielle, ici présente, Danielle, je dirais "notre" Danielle, pour ne pas dire  "ma" Danielle parce que je veux quand même pas être trop possessif, mais que j'ai appris à déjeuner  ce que je ne savais pas, car avec sa modestie profonde, nous avons ici dans cette salle  l'ancienne championne de France de solfège ! C'est pas rien.
Alors, c'est ça qui me fascine,  c'est-à-dire c'est l'articulation, le conflit, la confrontation entre la liberté et la structure.
Et  c'est ça cette affaire qui me passionnait avec François.
Autre rendez-vous, c'est le  Louvre.
Il se trouve que presque au même moment, nous avons travaillé sur le Louvre, évidemment avec  des responsabilités complètement différentes.
Moi, j'étais à l'époque Conseiller culturel  de François Mitterrand au moment où il lançait son projet de Grand Louvre.
Donc, j'ai travaillé  pendant 3 ans avec le Sino-américain Pei et qui avait son projet de pyramide,  comme vous savez, avec des scènes incroyables.
Imaginez, un matin, puisque les ordinateurs  n'avaient pas la puissance d'aujourd'hui, on s'est retrouvés au cœur du Louvre, à l'endroit où il y  avait encore un parking, pour savoir où serait la pyramide parce que l'axe du Louvre n'est pas l'axe  des Champs-Élysées.
Et donc avec une sorte de grue et puis des gros tuyaux de caoutchou savoir où  ça serait concrètement.
Il y avait Mitterrand, il y avait Lang, il y avait Biasini, il y avait  quelques autres.
On était une dizaine là un matin, très tôt, et on regardait ce mécanisme-là.
Avec des fabuleuses polémiques et j'ai été insulté, personne me connaissait, mais j'ai été insulté  avec des lettres qu'on recevait, il n'y avait pas encore les réseaux dit sociaux, et c'était : "En mettant une pyramide au Louvre, écoutez bien, ils ont vendu la France  aux Arabes." Ils avaient, entre l'Égypte et le monde arabe, ils avaient une  ignorance qu'on peut retrouver encore aujourd'hui.
Et donc ces mécanismes-là.
Et c'est à ce  moment-là qu'il est question que François entre au Louvre avec son formidable  travail sur les vitraux.
Donc vous voyez, c'est un moment donné où on a beaucoup discuté sur le  Louvre, sur les installations, sur ce que ça veut dire d'entrer au Louvre quand même.
Et donc avec cet écart de regard, c'est tellement drôle.
"Esprit d'escalier".
Et vous voyez c'est à la fois le  rond et l'ovale, comment ça discute.
Et il se trouve que l'architecture de la coupole de l'Institut  de France, où se trouvent les cinq académies dont l'Académie française, c'est un peu la même chose.  Donc au lieu d'être horizontal, là chez nous à l'Académie, c'est vertical dans l'escalier Lefuel.
Donc c'est des questions de géographie, c'est toujours la même chose, c'est-à-dire le dialogue  permanent entre la structure et la liberté.
Il y a une structure et c'est grâce à cette structure  qu'on peut vivre dans la liberté.
J'ai vécu ça exactement dans l'art des jardins, parce que  j'ai présidé l'école du paysage à Versailles, avec Le Nôtre.
Qu'est-ce que c'est que le   Grand Canal ?
Le Grand Canal, c'est dans cette rigueur incroyable, accueillir les mouvements du  ciel sur la terre, grâce à l'eau.
Donc ces miroirs.
Donc vous voyez, avec François, c'étaient toujours  ces questions extrêmement graves, extrêmement profondes, et en même temps on se marrait comme  des fous.
Alors, je finirai sur un point, parce que j'ai pensé à lui tout le temps, ces derniers  temps.
Il se trouve qu'à l'Académie française, nous venons de recevoir le prix Nobel de  physique Alain Aspect.
Comme vous savez peut-être, la spécialité d'Alain Aspect, c'est la physique quantique, à laquelle, comme vous avez pu deviner, je comprends rien du tout.
Il se trouve qu'il succédait à un homme de  théâtre que j'adorais, René de Obaldia.
Et donc il savait pas du tout comment, lui le prix Nobel de  physique, parler de René de Obaldia.
Et donc j'ai peut-être trouvé un axe de René qui, je crois, s'adapte complètement à François, c'est que René qui était un ami cher, que j'allais  voir régulièrement, me disait une phrase que j'ai livré au prix Nobel de physique.
Cette phrase  est formidable.
Imaginez ce que c'est pour un prix Nobel de physique d'entendre cette phrase-là : "Tu ne tireras jamais rien de la logique." Et c'est sur cette forte phrase que je vous embrasse  et je crie : "Merci François.
Et Danielle je t'aime."